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Mènis Koumandarèas

La verrerie

Traduit du grec par Marcel Durand
Le serpent à plumes, 2003, 226 pages.
Réédition : Quidam Éditeur, 2021, 156 pages, 16 €

Le beau capitaine

Traduit du grec par Michel Volkovitch
Quidam Éditeur, 2011, 208 pages, 16 €

Une vie

Bèba, Vlassis, Vassos Rakoutis et Spyros Malakatès : voici un livre qui tient tout entier sur quatre personnages et quelques figures de passage. Un livre tout à l'économie et à la simplicité, à ce point qu'on se demande si l'auteur viendra à bout de tenir le lecteur en haleine avec la seule histoire d'une verrerie de faubourg en train de péricliter et de sa propriétaire, Bèba Tandès, qui la tient de son père. Mais Koumandarèas est bien de ceux qui savent dire la multitude des ondes circulant entre les êtres ; il sait en reconstituer l'épaisseur et le mouvement, créant une ambiance si prégnante qu'à le lire on croit la vivre.

Bèba est comme une flamme entre et au-dessus de ces deux ratés désarmants de Vassos et Spyros et de Vlassis, le mari, distrait, apathique, avachi même (avant qu'il ne meure, tout simplement). Il y a en elle le juste sens de vivre, symbolisé peut-être par ce ruban blanc qui orne sa chevelure ; de vivre dans l'attachement et le détachement, dans la capacité de prendre au sérieux les choses sans se bercer d'illusions. Le personnage est dansant, aérien, impossible à fixer dans quoi que ce soit de définitif ou de grave. Tout autant il est d'une épaisseur remarquable, d'une présence sans cesse réaffirmée.

Tout du long Koumandarèas raconte cette histoire simple sur un ton de tendresse et parfois d'émerveillement, portant une attention indéfectible à la multitude des gestes, des regards, des petites choses qui comptent, s'ajoutent et font une vie. On ne peut s'empêcher de penser à Flaubert ; et on ne peut s'empêcher non plus de penser à Dickens, particulièrment quand le récit, par moments, prend une allure de conte, quand Rakoutis et Malakatès semblent occuper la vie à la façon d'êtres à demi surnaturels, en adultes-enfants aussi calamiteux qu'aimables et aimants, aussi bien protecteurs que catastrophiques.

C'est une vie entière qui nous est donnée, qui se construit par petits morceaux dans un assemblage tout naturel des temps, dans une remémoration qui n'a jamais rien de forcé et dont le cadre tout autant que la métaphore est cette petite verrerie posée dans l'ombre de l'usine à gaz d'Athènes. Les choses sont dans leur basculement, leur passage, autant que les êtres qui leur sont liés. D'où aussi cette impression de nostalgie qui traverse le livre ; si seulement "tout pouvait recommencer"... Tout ? Le ruban blanc de Bèba, les soirées du samedi à "la petite friture", la Skoda blanche lancée dans les rues d'Athènes, les distributions de tracts, les A.G., "la vie râpée et usée d'autrefois"... La force de ce livre, c'est qu'il nous pousse à regretter une vie qui n'est pas la nôtre, ou qui d'une certaine manière l'est quand même. E.M.

 

Un récit troublant

Un jeune capitaine se présente au bureau des requêtes du Conseil d’État : l’armée lui refuse son avancement. Ainsi entre-t-on dans le lent déroulement d’une procédure complexe et délicate, aux attendus aussi kafkaïens qu’incompréhensibles, qui sera le fil directeur du roman de Koumandarèas et l’occasion de reconstituer le contexte d’une Grèce en train de basculer vers le dictature des colonels. Non qu’il s’agisse d’un récit historique ou journalistique ; l’auteur procède par notations diffuses, évoque sans décrire, construit en fait une ambiance et un climat d’inquiétude qu’il laisse se tendre autour de ses personnages. Tout l’art de Koumandarèas est là, dans cette habileté à dire les choses de l’intérieur, à leur donner profondeur et sens en laissant au lecteur le sentiment d’une légère et prenante étrangeté. Il est vrai que des récits comme La verrerie ou La femme du métro nous avaient déjà préparés à cette maîtrise de la demi-teinte éminemment suggestive, à cet équilibre abouti du réalisme et de l’abstraction. Koumandarèas incarne et désincarne, de sorte que ses personnages peuvent fouler les trottoirs, acheter des fleurs à l’échoppe du coin, arpenter les couloirs du Conseil d’État, s’enfoncer dans un fauteuil, en traînant pourtant avec eux quelque chose des ombres privées de nom de l’enfer.

Un jeune capitaine introduit une requête au Conseil d’État ; il est beau. Il l’est à un tel point que d’emblée la cerbère du guichet, maîtresse en l’art de l’insinuation et de la dérision cruelle, le désigne au conseiller chargé de l’affaire sous la dénomination ambiguë de «votre beau capitaine». Le possessif semble, alors que rien encore n’a été dit, que rien que de très banal n’est arrivé, prendre valeur d’oracle maléfique et inquiétant. Car dès lors s’installe entre le capitaine et le conseiller vieillissant une relation inexorable et forte dont la nature exacte ne saurait être précisée. Ni amitié, ni amour, car rien de seulement humain ne saurait sceller la rencontre de ces deux destins, dont l’un semble appartenir à quelque divinité tombée de l’Olympe dans le monde des hommes. Tout au long du récit, et en toute simplicité, on assiste à l’impossibilité inquiète d’une proximité troublante entre ces deux êtres dont l’un est voué au mystère ; dont l’autre est l’objet d’une tragédie qui n’atteint jamais son terme, en un motif qui n’est pas sans faire penser aux supplices jamais achevés de la mythologie.

Dans la postface qu’il donne à sa traduction, Michel Volkovitch revient sur le qualificatif d’ «écrivain populaire», apte à séduire tous les publics, dont certains ont affublé Koumandarèas. On voit pourtant mal en quoi la lisibilité d’une œuvre serait nécessairement en proportion inverse de sa qualité. D’autant qu’en ce qui concerne Koumandarèas le soin de la construction, la subtilité des choix narratifs, la précision et la minutie du propos, sa tonalité et sa juste musicalité (du moins telle qu’elle apparaît dans la version traduite), sont autant de marques de ce qu’au sens le plus haut on peut bien appeler littérature : «Koumandarèas parvient à l’envoûtement le plus pur, aux émotions, aux interrogations les plus profondes, par des moyens très simples, artisanaux, par l’agencement patient, discret, subtil, de petites touches – le moins de touches possible : avec le minimum de notes, le maximum de résonances.», écrit Michel Volkovitch. Indéniablement, il a raison. E.M.

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