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Abdulrahman Khallouf

Un palmier dans un champ de mines / L'épicerie

Poèmes présentés par Eve de Dampierre-Noiray

alidades 20
20, 12,5 x 21 cm, 36 pages, 5,70 €, ISBN 978-2-919376-73-5

Les deux textes poétiques qui composent ce volume, “Un palmier dans un champ de mines” et “L’épicerie”, marquent dans l’écriture d’Abdulrahman Khallouf le passage d’une poésie en langue arabe, sa langue maternelle, à une poésie en français. C’est en arabe que, naturellement, il a écrit en Syrie ses poèmes de jeunesse puis, après son arrivée en France, des poèmes en vers et prose. Parallèlement, il a écrit en français des textes de théâtre et des chroniques.
Dans les deux textes réunis ici, le français devenu pour lui langue de poésie semble alors porter et mêler des mots, des images et des routes venues de loin et pourtant étrangement familiers. Malgré deux régimes de parole différents, ces poèmes se répondent comme deux faces d’un récit, comme deux rives du fleuve qui nous emmène dans l’univers d’Abdulrahman Khallouf, traversé de visions, d’objets, parfois obsessionnels : des chaussures, un puits profond, une fête mutilée, le loup, les saisons d’un temps cyclique et ancestral. Évocations qui jalonnent, tel un alphabet poétique, chacun de ces deux textes, pourtant habités par un mouvement opposé. “Un palmier dans un champ de mines” nous plonge d’emblée dans l’épanchement du sujet lyrique, portant sur son dos toute son histoire et aspirant à «habiter un mot qui n’existe dans aucun dictionnaire». À l’inverse, dans “L’épicerie”, la narration poétique retarde le moment où se dévoilent au lecteur la mémoire et les blessures de l’exilé. Mais l’évocation du pays quitté, rendu lointain par la distance géographique et culturelle autant que par les guerres qui le rongent – auxquelles le poète assiste sans savoir être «un touriste / ni un saint / ni même un soldat» – n’exploite jamais les images attendues. La voix poétique refuse de «céder au mal du pays», on lui a «confisqué tous les masques», elle résiste autant qu’elle peut à «cette mémoire maudite». Loin d’une posture poétique, la nostalgie est dotée d’une présence charnelle : un peintre perd dix doigts dans un tableau, un homme arrose le goudron, ou décide de marcher «dans le sens inverse des aiguilles». Ici, les ruses pour piéger l’absence ou chiffrer le vide expriment aussi leur surgissement permanent. Ève de Dampierre-Noiray

Abdulrahman Khallouf, né à Damas en 1977, est diplômé de l’Institut des arts dramatiques de Damas. Il quitte la Syrie en 2002 – «parce qu’à vingt-cinq ans on a encore le temps de commencer ailleurs» – pour la France. Il vit aujourd’hui à Bordeaux, où il exerce le métier de metteur en scène.
Auteur de poèmes, d’abord en arabe puis en français, il a publié trois pièces de théâtre ainsi qu’un recueil de chroniques sur la Syrie telle qu’il l’a connue et telle qu’elle n’est plus. Son œuvre, à la fois lyrique et réaliste, est essentiellement marquée par les questions de l’exil (y compris intérieur), de la guerre et du déracinement.

Extraits :


La moustache de mon grand-père était si longue et si droite
que les gens de son village en Syrie
disaient qu’un faucon aurait pu s’y poser
Quand le gouverneur ottoman vit sa moustache
il ordonna qu’on présente mon grand-père au Calife
qui se fit prendre en photo avec lui
puis l’envoya combattre dans la grande guerre.
Les armées du Calife défaites
mon grand-père est rentré à pied
d’Istamboul à son village
La rudesse du voyage l’avait rendu plus maigre
que son ombre
parfois quelques mots turcs tombaient de sa bouche
et restaient pendus à sa moustache si longue et si droite.

*

Le commerce est métier béni de dieu
l’épicier le sait qui a toutes les vertus
S’il n’a pas d’amis
c’est qu’il est l’ami de tous
Le peu de mots qu’il prononce
n’en fait pas un orateur
Mais nous
les habitués
nous savons que son silence est vrai
juste
volontaire
et plein
L’épicier devine avant moi pourquoi je suis là
Pas besoin de lui raconter
comment j’étais peintre et comment
j’ai perdu mes dix doigts dans un tableau

L’épicier
à qui on demande tout et rien
serre les lèvres pour dire qu’il n’a pas ça
Je promène ma peine dans les rayons
elle a les bras assez longs
pour ne rien attraper


 

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