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Edward Stachura (1937-1979)

Près d'Annopol

Quatre récits traduits du polonais par Liliana Orlowska et Laurent Pinon.
Présentation par Laurent Pinon.


alidades 20
22, 12,5 x 21 cm, 52 pages, 6,50 €, ISBN 978-2-919376-90-2

Entre deux dates (1937-1979), entre les langues de deux pays (la France, où il est né, et la Pologne où ses parents sont retournés lorsqu’il avait onze ans), le parcours d'Edward Stachura fut synonyme d’un continuel voyage, une traversée exceptionnellement intense dont l’écriture qui en témoigne n’aura cessé de voir par-delà enclos formels et sujétion culturelle – celle-ci eût-elle pour nom littérature.
Poète avant tout, poète essentiellement, salué dès son premier ouvrage, et depuis lors n’ayant cessé de marquer ses lecteurs en Pologne, il laisse après lui nombre d’écrits : récits, romans, essais, journaux, correspondance, chansons... intégralement réunis et publiés dans son pays.
Quarante-trois ans après sa mort, n'existent que quelques traductions en français : de rares publications en revues et deux minces volumes, en particulier son dernier Journal paru sous le titre "Me résigner au monde", ont un peu donné l’écho de sa voix, dont toute l’amplitude reste à découvrir.

Extraits du recueil “Ondoyant au vent” (Falując na wietrze) publié en 1966 en Pologne, ces récits sont emplis d’une même aspiration sensible et réflexive, d’un souffle qui anime l’auteur exactement comme sa respiration. Leur impact tient à la rencontre de questionnements et de hantises, à la poursuite d’un appel qui engage toute l’existence. Si une dimension tellement poignante en ressort, c’est bien par l’authenticité, par la rigueur avec lesquels les paroles s’inscrivent à l’unisson des actes. Stachura relate jusqu’aux moindres faits et gestes, transcrivant de l’intérieur états et événements en tant que moments constitutifs, sur un fil exposé, décisif à chaque instant.

Ce recueil contient :

- Près d'Annopol
- Ondoyant au vent
- Dans un champ
- Destin inflexible

Extrait :

 

ONDOYANT AU VENT

 

(...) Quelqu’un marchait en bordure de mer, zigzaguant entre les vagues qui déferlaient sur le rivage. Un homme. Mais je ne me suis pas levé. Je suis resté couché en attendant qu’il fût passé, car je préférais ne pas avoir quelqu’un derrière moi. Je me sentirais mal à l’aise en sachant quelqu’un, qui que ce soit, derrière moi. Et cela, non pas parce que j’ai quelque chose d’écrit sur le dos.
L’homme portait un manteau et moi aussi. Mais lui avait en plus un chapeau. Lorsque le soleil réapparaissait derrière les nuages, l’homme ôtait celui-ci en levant son visage. Cela me plut beaucoup. Je restais couché. J’attendais qu’il me dépasse. Je me dis que je ne me lèverais que lorsqu’il aurait disparu de mon champ de vision, car lui aussi se sentirait peut-être mal à l’aise s’il savait que quelqu’un, qui que ce soit, se trouvait derrière lui. Peut-être que lui non plus n’aimerait pas cela. Il était en train de passer. Maintenant il se trouvait à ma hauteur. Mais il s’arrêta. Il se tourna vers moi et me demanda en poussant la voix :
– Savez-vous où se trouve «Solmare» ?
– Mais qu’est-ce que c’est ? – répondis-je en criant avec le vent, me redressant pour m’asseoir.
– Une pension ou un hôtel. Mais il y a aussi un café là-bas.
– Un café ?
– Sans doute – répondit-il.
Je me levai et m’approchai de l’homme.
– Je prendrais bien un thé chaud – dis-je.
– Je pense exactement à la même chose – répondit-il. – Il fait encore diablement froid.
L’homme souleva son chapeau, alors je m’inclinai légèrement, et juste à cet instant le soleil réapparut ; dans ma révérence j’aperçus l’ombre qui partait de mes jambes.
– Est-ce que ce serait par-là… ? – demandai-je.
– C’est ce qu’on m’a indiqué. En bord de mer, semblerait-il. Je me suis dit alors que je ferais une promenade sur la plage.
Bien sûr, je me suis gardé d’expliquer à cet homme d’un certain âge que je n’aimais pas le mot «se promener», ni pourquoi. Nous marchâmes. De mouvants nuages poussés par le vent, tantôt nous cachaient, tantôt nous exposaient au regard capricieux du ciel bleu.
– Vous n’êtes pas d’ici, n’est-ce pas ? – demanda l’homme.
– Moi ? Non – répondis-je. Mais vous non plus.
– Je viens de la capitale. Vous aussi, peut-être ?
– Oh, non – dis-je. Non. Moi, je suis plutôt de la périphérie.
Ou, voulais-je dire, de la frontière. (...)

 

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